Souffle de vie: épisode 14

-  Je m’efforçais de ne plus l’aimer.

 

*

 

 

-         Tu refuses toujours de vivre avec nous ?

 

Je hochai la tête sans dire un mot.

-         Tu m’en veux toujours pas vrai ?

 

La poêle fumante vint fouetter mon visage avec ardeur, tandis que je servais les repas dans deux assiettes. A peine avais-je terminé que Cillian s’en empara,  et alla les déposer sur la table de la petite salle à manger de mon appartement. Le dévouement dont il faisait preuve afin d’être pardonner me touchait et ne manquait pas de me rendre influençable. Cependant, je ne voulais pas être dans cette prison qu’avait évoqué Elizabeth, consciente qu’un amour imaginaire n’était pas ce que je voulais avec lui et s’il était impossible de savoir sa vraie nature, alors je préférais m’en priver délibérément. Une solution un peu draconienne peut-être, mais qui, au moins, m’évitait de faux espoir.

Le jeune brun ténébreux s’assit à sa place, alors que je tardais à le rejoindre, saisissant n’importe quel prétexte qui puisse m’éviter d’être face à lui. Il fallait poser des limites entre nous, mais j’étais consciente que cela ne serait pas facile. Cillian comprendrait tôt ou tard et il fallait que je me prépare à cette éventualité.

-         Tu cherches à tout prix à m’éviter ? décela-t-il.

 

Je sursautai, lâchant un plat en verre qui se brisa dans l’évier. La main ouverte, j’émis un cri à la vue de ce sang qui se répandait dans l’eau claire. Cillian se leva de table, saisis un torchon puis me dit :

-         Donnes-moi ta main.

-         Non, ça va aller…balbutiai-je.

 

Cillian la prit avec autorité dans la sienne, et commença à nettoyer la plaie. Les sourcils froncés, il se concentrait sur ma blessure, veillant minutieusement à ce qu’aucun bout de verre ne se soit incrusté. Je rougissais de l’avoir vexé mais je devais m’y habituer désormais.

-         Tu ne veux plus me parler, n’est-ce pas ?

-         Non, je…

-         Alors pourquoi je te sens aussi distante à mon égard ? demanda-t-il sèchement.

-         Je suis…juste fatiguée.

-         Et maintenant, tu me mens ? S’indigna-t-il en lâchant brutalement la serviette. Est-ce que je mérite une telle punition pour ce que j’ai fait ?

-         Ca n’a rien à voir.

-         Alors, explique-moi, s’énerva-t-il. Liv, je regrette sincèrement ce qui s’est passée. Tu es ma dernière ascendante… Crois-tu vraiment que je n’ai aucun remords ? Je crois m’être plus qu’excuser. Que te faut-il de plus ?

-         Que tu m’expliques pourquoi tu t’es mis dans un tel état la dernière fois, déclarai-je en plongeant mes yeux dans les siens.

 

Surpris, il mit un temps avant de baisser les yeux sur ma main frêle. Je déglutis, soucieuse de l’avoir blessé une nouvelle fois, mais bien décidé à le faire parler. Si j’étais, comme il le dit, sa dernière ascendante, il me devait bien ça. J’en avais plus qu’assez d’être la seule et unique élue d’une chose dont j’ignorais tout ! Assez que l’on m’impose une chose que je ne suis pas ! Il me fallait des explications à son comportement irrationnel, peut-être m’expliquerait-il alors la signification de mon rêve ?

Il alla s’asseoir sur le canapé, le visage faiblement éclairé par la lumière tamisée. Le clapotis de la pluie chantait la tristesse d’un passé éparpillé en de nombreux non-dits qui, jusqu’à présent, n’avaient jamais vu le jour. C’est un homme sombre et déchiré que je vis sur ce canapé, incapable de se libérer de ce poids. Je m’avançai près de lui et vins poser délicatement ma main sur son avant-bras.

-         Ma mère m’a chanté cette mélodie le soir où elle est morte, déclara-t-il subitement. C’est la dernière chose qu’elle m’a dite avant de mourir. Personne ne la connaissait à part elle. Personne…sauf toi.

-        

-         Je ne l’ai jamais dit à personne, ni même à Tante Beth, continua-t-il. Alors, lorsque je t’ai entendu la chanter, j’étais hors de moi. Je ne comprenais pas comment tu pouvais la connaître. Et puis… A cet instant, tu lui ressemblais tellement. Je n’ai pu l’accepter…

-         Je suis désolée, dis-je honteuse.

-         Tu t’excuses encore, soupira-t-il, un léger sourire au coin des lèvres.

-         Crois-moi, insistai-je, je ne la connaissais pas non plus avant ce rêve.

-         Ce rêve ? demanda-t-il, intrigué.

-         Oui, je…il y a un rêve que je fais assez souvent, avouai-je. Je ne sais pas ce que ça signifie mais, à chaque fois, je me retrouve dans un endroit étrange où je médite longuement…

 

Le jeune homme me dévisagea avec insistance, m’incitant à détailler ma vision. J’hésitai un moment, consciente qu’en lui révélant mon havre de paix, il serait plus difficile de m’y réfugier à son insu. Un autre sacrifice qui ne m’aiderait pas vraiment dans l’accomplissement de ma fameuse résolution. Cependant, il était injuste de faire preuve de méfiance alors qu’il venait de se confier à moi, je me sentais en quelque sorte redevable.

-         C’est, commençai-je, enfin…Il y a une plage de sable blanc, devant une mer immense, le ciel gris clair et une faible lueur à l’horizon, celle du soleil couchant. Derrière moi, il y a une forêt verdoyante, renfermant une douce odeur de pluie. Vêtue toujours d’une tunique beige et d’un bas en toile de même couleur, j’écoute le vent, assise au bord de l’eau. Il n’y aucune notion du temps, seule la cadence effrénée des vagues montre un semblant de réel.

-         Une île déserte ? me demanda-t-il.

-         Peut-être, je ne sais pas trop. C’est étrange mais…c’est le vent qui m’a soufflé cette chanson. Je ne sais pas ce que tout cela veut dire mais Tante Beth est déjà venue m’y rencontrer. Cet endroit m’apaise lorsque je subis mes inlassables pleurs. C’est…reposant. Je me sens légère comme si je n’existais pas, comme si j’étais…morte.

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