Quand tout est prêt

 

Je l'ai fait à la suite d'un exercice qui nous était donné. J'avais envie d'essayer alors...=)


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Quand tout est prêt...

 

 

 

 

Quand tout est prêt, la lumière s’allume.

La vie s’éveille et le rideau lugubre de la nuit se lève, doucement, sur la silhouette inconnue postée devant la porte. La vie est un éternel spectacle dont on ne lasse jamais, où l’on espère toujours une fin heureuse. Peuplée d’histoires incongrues que l’on n’a pas encore entendus, le café était le refuge des passés oubliés de tous. Et parmi eux, vient s’ajouter ce matin celui de cet individu : un vagabond aux cheveux d’ébènes désordonnées, à la silhouette fine et svelte, se tient là sans mot. Son visage au teint hâlé est couvert de tâches brunes et de poussière, de même que ses vêtements déchirés sentent la sueur et la pluie de l’aube.

La sonnette résonne. Il entre. Il brise la quiétude du temps et vient offrir son histoire à qui veut l’entendre. Mais le patron en a vu d’autres, et se contente de le regarder sans bouger d’un pouce. C’était ça, l’évènement. La faille du temps qui bouscule toute la minutie de ses habitudes : c’était lui. Il semble jeune, le jeune homme et pourtant les cernes de ses yeux paraissent lourds de tracas et d’horreur. Un regard bleu qui a perdu toute son âme, tout son plaisir, brisé par des désillusions successives auquel tout enfant s’heurte en devenant adulte.

-         Un café, dit l’homme d’une voix monotone, avec deux sucres.

 

Le patron s’exécute et le sert. Pas besoin de mots pour savoir qu’il n’avait pas trente ans : ses joues avaient gardés une rondeur enfantine, bien amaigries malgré tout par la faim. Le patron le dévisage, puis murmure, comme pour ne pas fissurer l’atmosphère nocturne qui séjournait encore dans les lieux, aussi fragile que du verre :

-         Personne ne vient à cette heure le samedi.

-         Je ne suis pas d’ici, répond le jeune homme.

-         Comment t’appelles-tu ?

 

L’inconnu hésite un moment. Ses yeux se noient dans le noir de son café, prisonnier d’une barrière de porcelaine. Il inspire, boit et répond timidement :

-         Esteban.

-         Ce n’est pas bon de se promener en hiver avec des vêtements pareils.

-         J’en ai pas d’autres, m’sieur.

 

Le patron derrière son comptoir passe trois coups énergiques. Un. Deux. Trois. Puis il s’arrête et se penche vers le visage d’Esteban. Alors il la vit. Cette jeunesse perdue et meurtrie, envolée. Qu’avait-on promis à ce pauvre garçon ? Même la Lune n’aurait pas pu tuer un regard pareil. Ses yeux étaient clairs comme l’eau des montagnes, bruts et indomptables mais avec une prestance telle que l’on incline la tête en les rencontrant. Un tel gâchis, une perle nacrée ensevelie sous un amas de boue, voilà ce qu’est ce garçon. Seuls les hommes peuvent être coupable d’un tel crime. Un adulte avant l’heure.

-         D’où tu viens comme ça, toi ?

-         D’un peu partout, explique Esteban après avoir réfléchi un long moment. Là-bas j’ai vu des choses que je ne voulais pas voir, que j’aurais aimé savoir sous un voile afin d’épargner qu’on ne puisse les contempler. Non, ces choses, là, ça vous brûle les yeux et alors vous bénissez les aveugles de ce monde ! Vous les enviez, ouais…Mais, je suis plus un enfant. J’ai tout vu.

 

Le patron baisse la tête, l’air compatissant. Un drame muet avait rongé longuement cet homme qui se trouve devant lui. Il aperçoit le ciel s’éclaircir peu à peu à travers la vitre et le temps semble vouloir se venger, rattraper son existence. Même en la présence d’Esteban, le café paraît vide : il n’est plus qu’une âme condamné à vivre sans plaisir.

-         Racontes…l’incite le patron du bar.

Le jour se lève et il ne pourra bientôt plus entendre cette ombre désolée.

-         Je suis partie de chez moi. J’ai tout quitté pour une vie meilleure. « Sois un homme ! » me disaient-ils tous. « Pour la France ! Pour ton honneur ! Sois un homme ». j’étais bête, je croyais aux miracles et à la fée des dents. Je croyais comme un enfant. Non, j’étais un enfant. Mais il fallait être fier, et poursuivre sa route vers d’autres contrées. Alors j’ai continué ma route. Et puis je l’ai rencontrée. Elle. Ah, quelle était belle, la plus belle de toutes les femmes ! Tous les hommes du quartier où j’habitais parler d’elle, la convoitaient avec ardeur. Bien sûr, je n’avais rien mais elle, elle avait tout. Elle pouvait tout avoir, tous les hommes qu’elle voulait. Elle l’a fait d’ailleurs, mais je ne lui en veux pas. Après tout, ils étaient tous comme moi après…Quand elle les a quitté, je veux dire. Et pourtant, avec elle, je me disais : plus tard, je serais un homme libre, heureux, mon honneur brillerait de milles feux grâce à elle. Ah, je l’aimais tu sais. Au début je l’aimais, et puis elle m’a eue et m’a jeté comme ça…Sur le bord de la route, avec un passé aux goûts de charbon. Ce goût amer, plein de regrets…Elle m’a laissé avec. Elle m’a laissé avec, tu sais.

 

Les épaules d’Esteban s’affaissent. Le barman distingue des larmes purifier ses joues noircies. Il se rend compte alors que la lumière est là, la faible lumière de l’hiver, timide et renfermée. Les volets s’ouvrent dehors, les maisons reprennent vie. C’est le jour qui arrive. Il est temps de baisser le rideau. La fin arrive.

Le jeune homme se lève, se tourne et marche en direction de la sortie. Il saisit la poignée, ouvre la porte et fait retentir la sonnette au-dessus de sa tête.

-         Eh ! l’interpelle le serveur.

 

Le jeune homme regarde au-dessus de son épaule.

-         Elle s’appelait comment cette petite ?

 

Un courrant d’air glace les lieux. Le temps reprend ses droits, la vie peut commencer. Esteban regarde l’horizon. Ses lèvres tremblent à l’idée de le prononcer. La lumière s’éteint…

-         Elle s’appelait…la guerre.

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