Pourquoi t'as des ailes ?

 

(musique)

 

 Pourquoi t'as des ailes ?

 

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La fête venait de s'achever. Ange et démon, nous retournions nous coucher et quittions J-C. Je préférais rentrer seule, déambulant dans les ruelles d'Orléans alors que l'aube se levait. Il est étrange de croire qu'un jour nous quitterons ce beau monde, ceux que l'on aime et ceux que l'on déteste avec passion. Etrange de croire qu'un jour, on ne sentira plus le soleil nous dorer la peau au début de l'été, ni le parfum à la mûre d'une présence maternelle ou l'étreinte serrée et solide d'un homme, d'un père, d'un frère, d'un amour. La vie, c'est compliqué.

Le squatte de la rue Rouge était encore ouvert, ses allures vétustes et délabrés avaient des airs princiers lorsque le soleil commençait à paraître en de diverses nervures roses dans le ciel. Ce petit immeuble abandonné où allait se regrouper certains adolescents perdus, fugueurs, rêveurs, ou juste fatigué de vivre, était la maison de Thomas. Un beau jeune homme aux cheveux roux avec des prunelles couleur jade mais laiteuses dans le blanc de ses yeux. Oui, car si Thomas était beau, il ne pouvait pas savoir qu'il l'était, ou du moins, le constater à travers un miroir. Qu'il soit aveugle ne le gênait en rien, il aimait savoir que sa nature, malgré lui, était anti-conformiste. Nous en rions de temps en temps.

Cette aurore là, il était assis sur la marche du perron. Je m'approchai de lui et m'asseyai à ses côtés.

- Tu es en retard, me dit-il.

- J'ai été longue, je sais, reconnus-je.

- Je suis prêt, s'empressa-t-il.

- Tu ne veux pas attendre encore un peu ?

- J'ai déjà attendu, me dit-il avec un léger sourire.

- D'accord.

Je pris son visage d'une main, le rapprochant du mien, et l'embrassai tendrement. J'avais encore des paillettes sur mon visage, et le vent ébouriffait ses cheveux. Lorsque j'éloignai mon visage du sien en souriant. Ses yeux limpides me fixèrent. Se dessinèrent alors , deux belles iris bien définis et pénétrant par leur couleur vive. Des larmes dévalèrent ses joues tandis qu'il me demanda d'une voix presque inaudible, comme un enfant:

- Pourquoi t'as des ailes  ?

Il est vrai que l'odeur de punch à l'orange m'impregnait et que mon maquillage défaillissait peu à peu. Je ris et répondis:

- C'est une longue histoire.

Il ne m'en demanda pas plus et porta ses yeux vers l'horizon. Je posai un baiser sur sa joue et me levai. " A plus tard", lui lançai-je en m'éloignant. Je n'entendis qu'un murmure flou de sa bouche aux lèvres douces, et repris ma route.

La Loire a toujours été une écharpe infinie qui s'étendait vers l'horizon, de son gris sombre et lugubre. Pourtant, je ne connaissais qu'une personne qui s'attardait devant sa beauté. Helena, la vieille dame assise sur le banc, se trouvait là, ce jour-là. Un moment de transition entre la nuit et le jour qui laissait les plus chanceux, découvrir la nappe d'un monde clair et sans immondices. Je la rejoignis doucement,et anticipai:

- Pardon du retard.

- Ce n'est rien, répondit-elle d'une voix fluette. Pourquoi as-tu des ailes ?

- C'est une longue histoire.

- Ah...songea-t-elle. Dis-moi...T'ai-je déjà dit que j'avais de longs cheveux d'un brun qui avait la même couleur sombre que ce fleuve ?

Les années avaient passés, et jamais elle n'avait oublié de me le dire.

- Non, jamais, niai-je.

- Ah, si tu les avais vu, commença-t-elle passionément. Mon mari adorait les peigner, chaque soir. J'enlevais ma barette, les laissais cascader le long de mon dos. Qu'ils étaient beau ! Adrien arrivait toujours à ce moment-là et me les peigner avec attention. Mais, ils sont devenus courts et gris, tu le vois bien, non ?  Ah, comme ils sont courts, que leur couleur est terne...Ah, Adrien sera bien triste.

- Vous en êtes sûr ?

Elle leva la tête légèrement, quittant des yeux l'infinissable Loire qui avait suivi ses pas tout au long des années. Ses yeux s'embrumèrent de larmes lorsqu'elle le vit. Il était là, souriant, jeune, ajustant son berret. Une brosse en bois d'ébène vernis à la main, il la serrait avec ardeur, n'attendant qu'une chose. Elle. Celle qui l'attendait depuis années, chaque nuit, sur ce banc. Je me levais et embrassai le front de la vieille femme qui me murmura "Merci". Je n'eus pas le temps de voir ses cheveux courts poussés, poussés si vite, afin de laisser cette ravissante chevelure sombre. C'est vrai qu'elle était sombre comme le fleuve, qu'elle était belle et brillante...

- A plus tard, soufflai-je, tout en m'éloignant.

 

Je continuai ma route sur les galets d'antan, seule. Le temps et moi avions conclus un marché, et bien qu'ils semblaient m'attendre,  il fallait toutefois que je vois quelqu'un. L'orphelinat d'Orléans avait longtemps été oublié, mais moi, jamais. Quelqu'un m'y attendait, et ça, depuis longtemps. J'entrai dans les décombres du passé, montant l'escalier en ruines qu'il y avait. La lumière de l'aube pénétrait doucement dans le lieu abandonné; je pus apercevoir quelques jouets usés et fissurés par temps: des poupées, des chevaux de bois...Puis, sa chambre. Il était là, comme j'avais prévu. Assis sur son lit.

- Grande soeur ! s'exclama le petit garçon aux cheveux blonds.

- Bonjour toi, dis-je en le prenant dans mes bras.

- Mais...Pourquoi t'as des ailes ?

- Oh ça...C'est une longue histoire.

- Je suis content de te revoir. Tu m'amènes avec toi, dis ?

- Oui, mais ne tardons pas, les autres nous attendent, le prévins-je en le portant. Allez...

Je descendis, mon frère dans les bras, et me mit à courir. Le son de mes pas demeurait muet dans l'allée, je n'entendais que le vent. Dans une course effrenée où le jour s'élevait, où le silence demeurait, j'arrivai enfin. Je les vis, eux.Thomas et ses beaux yeux, la vieille dame aux longs cheveux bruns, et mon frère dans mes bras. Il faisait chaud, il faisait froid, et toujours cette lueur orangé derrière nous. Le lieu était désert et propice à nos retrouvailles.

J'ai toujours pensé qu'un jour, il serait bien étrange de tout quitter, de quitter ceux que l'on aime et ceux que l'on déteste avec passion...mais ce que je ne savais pas, c'est que ces personnes ne nous quitte jamais.

- Pourquoi vous avez des ailes ? demandai-je.

Ils s'échangèrent tous un regard, un léger sourire au coin des lèvres. Mon frère posa sa tête dans le creux de mon cou, et murmura:

- La vie, c'est une longue histoire.

Epilogue:

" Un nouvel adolescent a été retrouvé mort de froid dans un squatte malfamé...",

"...une vieille femme a été retrouvé au bord de Loire. Il semblerait qu'elle était sans domicile fixe..."

"... Un hommage est rendu aujourd'hui aux enfants victimes de l'incendie qui eut lieu, il ya quelques années, à l'orphelinat d'Orléans."

 

 

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