Lien Du Temps

 

Lien du Temps

 

 

 

-         Lauranne veux-tu m’épouser ?

 

C’est dans un café de New York, assis à la table 36, tandis que le barman vient de se fouler la cheville et que la serveuse fait de l’œil à un avocat ; tandis que je tourne de façon inconsciente ma cuillère qui faisait des cliquetis contre la porcelaine de ma tasse de café, qu’il me fait sa demande en mariage.

 

Lyam. Lyam, c’est tout. Il a été mon premier ami, mon premier baiser, mon premier amour, ma première année de lycée, ma première année de fac, ma première voiture, mon premier diplôme, mon premier appartement…Tout.

 

On pouvait s’embrasser pour se dire bonjour et repartir avec un autre le soir. On pouvait se frapper, se faire saigner parce qu’on s’aimait et l’on pouvait pleurer parce qu’on ne s’était pas vu de la journée. On pouvait crever parce qu’on ne s’était pas touché, on pouvait vivre avec un simple sourire.

 

Un jour, parce qu’il était journaliste, il est parti à Bagdad pour un reportage. Je l’ai accompagnée à la gare qui allait le mener à l’aéroport, où là, il partirait filmer des explosions dont il serait à proximité. On s’est juste fait la bise et on s’est dit au revoir. Rien d’autre.

 

Pendant trois mois, trois mois d’absence, trois mois sans lui, j’ai : pleuré, crié, pleuré, tué un pigeon, participé à plusieurs manifestations contre les guerres en Irak, pleuré, pris des kilos en faisant une cure de chocolat, crié, pleuré, overdose de Doliprane et de Valium, crié et pleuré…

Puis, il est revenu. Bien sûr, le cliché type : lui, à la gare, une femme plus belle que moi à son bras, en m’annonçant les fiançailles. Voilà deux nuits que je ne dormais pas à l’idée que cette possibilité soit vraie. Allais-je le perdre ? Allait-il revenir avec un bras amputé ? Faut vraiment que j’arrête de regarder « Sauver le soldat Ryan ».

 

Il est descendu du train, un sac à dos et une valise à la main, avec sa petite barbe de trois jours (qui le rend irrésistible!), habillé d’un jean usé et d’un blouson marron en cuir. Et surtout : seul. A ce moment là, toutes mes angoisses (et l’ordonnance de Valium) sont parties en fumée. Inutile de dire ce qui s’est passé lors de notre réconciliation, je vous épargne cette partie.

Bref, le tandem incompréhensible et unique que nous formions, était de nouveau réuni.

 

Ce n’est pas de l’amitié. Ce n’est pas de l’amour. C’est encore pire, c’est encore mieux ! Ça vous noue la gorge, ça vous broie l’estomac, ça vous fait battre le cœur, ça vous fait pleurer les jours de pluie, ça vous fait rire lorsque vous avez mal, ça vous fait crier pour ne pas dire je t’aime, ça vous fait courir pour rattrapez le temps, ça vous fait voler pour toucher le ciel, ça vous fait crever quand il n’y a plus de soleil.

 

Longtemps je me suis demandée comment pouvait-on qualifier cette relation qui nous lier depuis l’enfance et que personne ne pouvait briser. Chacun de notre côté, nous avions notre appartement, nos aventures d’un soir, notre boulot quotidien, nos galères…Nos vies de célibataire, quoi. Et pourtant, cette absence qui nous pèse lorsque l’autre n’est pas là, la jalousie de le voir sourire à une autre, le regard de travers en espérant que l’autre nous empêche de partir et enfin…nos baisers fougueux sans lendemain. 

C’est atroce, ça nous tue, ça nous consume, ça nous arrache les tripes… mais c’est tellement bon. Bon, car sans ça, notre vie ne serait rien. Rien du tout. Sans aucune pointe d’originalité, sans surprise.

 

Aujourd’hui, on s’est retrouvé à ce café. Tant de souvenirs, tant de moments passés qui nous lient, et c’est ici que nous en parlons, c’est ici que nous en rions. Nous sommes à la veille de son anniversaire. Il va avoir 28 ans. A l’occasion nous avons décidé de passer ces deux jours ensembles. Pas de fêtes, pas de soirées arrosées, pas de tapage nocturne, pas de restaurants avec tous nos amis. Non, juste nous. L’homme aux boucles blondes qui viennent cacher ses yeux turquoise avec la femme aux longs cheveux châtains dont ressort le vert émeraude de ses yeux…c’est tout. Voilà une petite heure que nous sommes là, à parler de tout et de rien. Et puis…

- Lauranne, veux-tu m’épouser ?

 

Je n’ai jamais reçu d’obus sur la tête mais je peux vous dire que cette demande m’a fait cet effet. Je pose ma cuillère sur le bord de ma tasse, sans répondre. Je sors un son inaudible, dénuer de tout sens, légèrement troublé. Il sourit et reprend :

-         Tu te souviens de ce qu’on s’était dit au lycée…

 

Je lève un sourcil et sourit en me rappelant :

-         S’il pleut, je te quitte, s’il neige je te suis et si le ciel est clair…je t’épouse, récité-je.

-         Alors épouses-moi…

 

Je jette un œil dehors, puis commence à rire. Je n’arrive plus à m’arrêter. Lyam, déconcerté, ne pouvant plus attendre, prend ma main entre les siennes et demande avec insistance comme le demanderais un enfant veillant l’aiguille d’une l’horloge.

-         Alors ?

 

 

Vous qui lisez, regardez par la fenêtre. Faites-le, allez !

 

Quelque soit le ciel que vous ayez vu, que vous soyez au Nord ou au Sud, sous la chaleur ou sous la pluie, sous la neige ou sous le vent…le ciel est clair aujourd’hui, vous ne trouvez pas ?

 

 

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