La rupture

La Rupture.




- Dis-moi au revoir.

- Pas maintenant.

Le quai est désert en ce mois de Novembre sombre pluvieux. Les perles cristallines s'échouent à mes pieds tandis que je résiste pour que mes larmes n'aillent les rejoindre. Ce goût amer du passé, resté en travers de la gorge comme une lance, et dont je sens encore la douleur m'étreindre, ne s'estompe pas.
- Pourquoi ?
- C'est ainsi, me répond-il.
- Tu n'as même pas pensé à moi. Tu l'as fait sans même t'inquiéter de ce que cela m'en coûterait.
- Oui, je l'ai fait. Et j'en suis désolé.


Les railles vibrent subitement. Le train arrive furtivement dans la faible pénombre qui s'installe. Je ne sens même plus les jointures de mes mains frigorifiées et rougeoyantes, seule la nuée qui s'extirpe de ma bouche dans l'air glacial me rappelle que j'existe. Je ne le regarde pas. A quoi bon puisqu'il va me quitter ? Encore une fois.
- C'est l'heure.
- Pas encore.
- Ca ne sert à de me haïr.Vis ta vie, Anna, et ne te soucie plus de moi.
- Tu es tellement égoïste qu'il ne te vient même pas à l'idée que je tiens à toi ! hurlai-je. Comment veux-tu que je vive ma vie alors qu'elle se résumait, oserais-je le dire, à toi. Tu en étais devenu le centre, et je gravitais telle une étoile autour, avec la certitude qu'il en serait toujours ainsi. Et puis, voilà...Tu m'abandonnes. Encore une fois.
- Je serais touj...
- Tais-toi ! Épargnes-moi tes illustres discours sur ta soi-disant présence qui me suivra toute ma vie. Tu as mis fin à celle-ci: assumes donc ! Mais ne me condamne pas à rester seule. Je ne mérite pas ça, bien que tu me l'es infligé sans que je ne m'y attende. Je ne le mérite pas.
- Je sais.
- Tu ne le sais que trop tard.


Le bruit mécanique, le grincement des railles...Une symphonie d'adieu que la pluie rouille depuis longtemps. Combien d'amants ses railles, ce train ont-ils enlevés ? Combien de larmes se sont écoulés devant leurs passagers indifférents ? J'aimerais ne pas faire partis de ces victimes.
- Je dois partir, me souffle-t-il doucement. Regardes-moi une dernière fois au moins...
- Non.
- Anna...
- Non.

Le véhicule se rapproche. Mon coeur frappe, s'écrase contre ma poitrine sculpté dans la peur. Mon souffle se fait court. La sueur se mêle à la pluie et au vent qui fouette mon visage. Le bord est en face de moi. Ce train ne s'arrêtera pas.
- Anna ? Qu'est-ce que ...? s'étonne-t-il.

Je lève mon pied, doucement, priant pour que la raison ne me rattrape pas. Un pas.
- Anna ! arrêtes ça tout de suite !

Le train se rapproche, encore, plus vite. Se joint à lui, un autre pas. Je sens le bord du quai au bout de mes pieds.
- Anna ! hurle-t-il. Recules ! Recules, merde ! Arrêtes ça !
- Tu ne peux pas m'en empêcher, pas vrai ? demandé-je en un chuchotis.
- Anna, dit-il larmoyant, je t'en prie. Ne fais pas ça.


La lumière du véhicule m'aveugle tandis que je regarde au loin. Plus que quelques secondes de patience immuable, quelques secondes de solitude...avant de le retrouver !
- Anna, ne fais pas comme moi, me supplie-t-il. Je t'en supplie.

Et puis, le silence.
Juste le souvenir de mon corps s'affalant dans un lit céleste et venteux. Je ne sens plus la pluie, ni mes cheveux humides,ni même ce goût amer.La douleur fut courte, presque inexistante, ou alors ai-je hurlé dans d'atroces souffrances ? Je ne m'en souviens plus. Mais au moins, je n'aurais plus à vivre, plus à me contenter de son fantôme.


Antoine, c'est toi ? Que la chaleur de tes bras m'a manqué.

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