Dans les jardins d’Hever

Dans les jardins d’Hever

 

Chapitre 1 :

Adam et Marie.

 

J

e ne sais pas pourquoi il m’aura fallu autant de temps pour saisir cette plume   de mes  doigts raidis par le temps, pour m’asseoir devant la fenêtre et, enfin, penser à toi. Ce souvenir poussiéreux que j’ai longtemps voulu ignoré pour vivre ma vie de courtisane auprès du Roi. Tu n’étais qu’un palefrenier et pourtant, tu es resté l’homme de ma vie. Sans rubis à m’offrir, sans robes dorées à me donner, sans bal où m’inviter ; juste toi et ta fau pour ramasser le foin et nourrir les chevaux de l’écurie de mon père. Je crois écrire mes mémoires et pourtant, il ne s’agit que d’un amour endormi depuis des années maintenant. Mais ce serait mentir que de parler d’un coup de foudre Ewan, car nos débuts ont été bien périlleux…

 

 

J’arrivai à Hever pour purger ma pénitence que mon père m’avait infligé après avoir fait un faux pas vis-à-vis du roi, contrariant les plans de ma famille qui était bien déterminée à me mettre dans sa couche pour s’attirer ses faveurs. J’étais, à l’époque, une jeune fille naïve et jouait toujours ce pantin de bois que manipulaient les hommes de la famille, plus particulièrement mon oncle qui ne m’a jamais accordé un seul regard de remerciement. Je suppose que pour lui, tout lui était dû. Et je crois que c’est pour cela Ewan, que tu marquas ma vie.

La mine boudeuse et après un voyage pénible, je posai mon escarpin dont le talon s’enfonça dans la terre boueuse. Rien qu’à cet aspect, je soupirai déjà, n’osant pas imaginer ce qui m’attendait. Mon père me présenta aux bonnes qui me conduirent à ma chambre. Celle-ci était bien différente de celle que j’avais connu, composée d’un mobilier modeste dans une petite pièce près du toit. La fenêtre donnait sur la cour et je m’empressai de les ouvrir afin d’aérer l’odeur de renfermé qui envahissait la chambre. Quelques minutes plus tard, mon père s’en alla régler les problèmes des terres des paysans voisins, tandis que je vaquais à mes occupations et faisait le tour du propriétaire. Bien sûr, je n’étais pas aveugle et les commérages de mes servantes n’étaient pas des plus flatteurs mais cela ne me souciait guère au début. Jusqu’à ce que je passai devant la porte de l’écurie où Thomas, Violaine et toi bavardiez :

-         Ce qu’elle est jolie, remarqua Thomas d’un œil discret.

-         Elle est surtout perdue, compléta Violaine. La pauvre enfant, ce doit être l’enfer pour elle d’être exilé dans les champs.

-         Je ne lui laisse pas deux jours avant qu’elle ne verse ses premières larmes, ricane Ewan, adossé au mur en mangeant une pomme.

-         Ce que tu peux être grossier, le gronda la jeune brune avec son bonnet tâché de poussières.

-         Elle ne doit même pas savoir comment nous faisons pousser le blé, ni même quand les oiseaux de printemps font leurs nids dans la forêt aux alentours, continue-t-il avec mépris. Non, sa vie ne consiste qu’à se prélasser dans des fauteuils de velours et à se pavaner comme une catin auprès du roi.

 

A ces mots, je me dirige soudainement vers lui, et furieuse lui demande :

-         Excusez-moi, puis-je savoir qui vous êtes ?

-         Qui me demande ? demande-t-il sans ciller tandis que ses amis s’inclinent en une profonde révérence.

-         Celle qui vous donne à manger, dis-je sèchement. Je ne crois pas me tromper lorsque je vous accuse de me traiter avec mépris et de m’insulter de la sorte ! Aussi, j’attends vos excuses et vous accorderait mon pardon si vous le méritez…

-         Je ne m’excuserais, répond-il avec provocation, mais vous ferais part de mes dires afin d’être franc avec vous, mademoiselle Boleyn, je crois. Il est vrai, madame, qu’à mes yeux, vous êtes une femme égocentrique, avide de richesse et de luxe…

-         Je ne vous permets pas !

-         Qui plus est très naïve et gâtée sans doute par ses chers parents, et qui considère votre exile à la campagne comme une sentence.

-         Je n’ai jamais dit cela ! me défendais-je les larmes aux yeux.

-         Soit, sachez donc que le respect que je vous porte est inexistant et qu’il n’en sera pas autrement.

-         Assez ! S’écrie la gouvernante qui arrivait en trombe, faisant trembler les plis de sa robe. Assez Ewan ! Excusez-vous auprès de Milady Boleyn, tout de suite ! Mademoiselle, vous allez bien ?

-         Pardonnez son impertinence madame, supplie soudainement Violaine en s’agenouillant.  Mon frère ne savait pas ce qu’il disait. Je vous en prie, ne le congédier pas !

 

Je regardais avec agacement les serviteurs autour de moi qui attendaient patiemment mon verdict. Mais le regard bleu perçant et hautain de ce simple palefrenier devant moi, gardait cet air princier et prédisait déjà son renvoi. Ses cheveux noir jais étincelaient sous l’éclat du soleil de printemps tandis qu’il me fixait intensément. L’impression qu’il pouvait voir sous mon corset me fit rougir. C’est d’une voix tremblante mais déterminée, que j’ordonnai à la servante agenouillée :

-         Relevez-vous je vous prie. Gouvernante, apportez le reste de mes bagages à ma chambre et qu’on me laisse en paix. Je suis lasse du voyage.

 

Puis, je lui tournai le dos pour enfin rentrer dans mon château de pierres, remplie de honte face à mon humiliation. Néanmoins, c’est avec délectation que je pus savourer son regard surpris par la tournure de la situation.

 

 

La pluie s’abattu sur Hever, tandis que le paysage grisâtre me rendait triste, enfermée dans ma chambre pour m’isoler. Je m’y étais réfugiée afin de lire, d’écrire des lettres à mes parents qui restaient sans réponse, broder et tout ce qui faisait de moi une jeune femme éduquée. Il m’arrivait de pleurer en pensant à Henri, mon roi, le roi dont je m’étais éprise. Mais la présence d’Ewan me préoccupait au plus au point et je craignais de le croiser, ne sachant pas quoi lui dire ou comment agir à son égard. Autant je lui en voulais d’avoir été aussi méprisant, moi qui espérait naïvement que durant mon séjour je ne sois plus victime de ce genre d’humiliation, autant je l’admirais de m’avoir fait face sans reculer à la moindre menace de renvoi.

Un jour, je décidai d’aller à la cuisine où les servantes épluchaient les pommes de terres pour le dîner. Je ne portais plus ma coupe, ni mes bijoux ou autres maquillages et vint en tant que simple femme dans cette cuisine, avec le feu sous la marmite comme seule source  de chaleur. Trois servantes bavardaient sur une certaine « Vieille Marion » avec moquerie. Lorsqu’elles remarquèrent ma présence, elles se levèrent aussitôt pour se plier en une brève révérence. Parmi elles, une jeune fille d’à peu près mon âge, aux tâches de rousseur et aux joues rondes me fixait avec attention et crainte. Je m’approchai, les poings serrant le tissu de ma robe et demandai :

-         Puis-je vous aider ?

 

Elles se regardèrent toutes les trois. La plus vieille bredouilla :

-         Mais mademoiselle, ce n’est pas votre travail. Vous ne devriez pas vous occuper de ces corvées, vous savez…

-         Oh, je n’ai rien à faire vous savez alors j’aime autant me rendre utile, dis-je en souriant.

 

Je m’installe à leur table, saisissant un couteau et une pomme de terre sans qu’elles n’aient à y redire. Elles revinrent s’asseoir autour de moi, muette et poursuivirent leur travail. Gênée, je les encourageai :

-         Ne vous soucier pas de moi, reprenez votre discussion…

 

Bien sûr, aucune d’entre elles n’osa ouvrir la bouche en ma présence, elles concentrèrent toute son attention sur ce triste légume. Néanmoins, après une longue hésitation, la jeune rousse me demanda :

-         Comment est-ce la vie à la cour, madame ?

-         Oh Clara ! la réprimanda l’une des femmes. Cela ne regarde pas voyons…

-         Non, laissez, dis-je doucement.

 

Toutes trois me fixèrent, étonnées par mon comportement – ce qui, je l’avoue, n’était pas dans mes habitudes. Je souris en repensant à celles-ci qui finalement m’avaient écouté avec attention, curieuse de connaître à travers mes mots la vie dorée que tout paysan ou paysanne convoitait.

-         A la cour, il faut toujours être souriant et donner une belle image de nous-même. La vie est remplie de révérences, de « votre majesté » mais aussi de bals, de fêtes, de chasse et de tournois auquel il est toujours agréable de participer ou d’assister. Les femmes d’atour, celles qui entourent la reine et lui tiennent compagnie, doivent savoir chanter, broder, divertir la reine à la moindre occasion et doit faire preuve de raison en entretenant une conservation avec celle-ci. Nous allons toujours à la messe le matin, enfilant nos plus belles robes afin de ne pas passer inaperçues aux yeux du roi afin qu’il nous accorde une quelconque faveur. Mais ce que je préfère, c’est me promener l’après-midi au bras de mon frère dans les jardins du roi Henri où nous parlons de tout et de rien, et parfois ma sœur et moi chuchotons pour nous dire nos plus lourds secrets. Il y a toujours un vent frais et cette fontaine où Anna contemple son reflet dès qu’elle en a l’occasion…

-         La cour vous manque, madame ? Demande la femme mûre, à côté de la rousse.

-         Parfois, avouais-je en rougissant. Connaissez-vous les danses du bal ?

 

Elles s’échangent un regard gêné et ne répondent pas. Ces simples femmes en avaient rêvé mais n’en avaient jamais parlé à personnes. Leur vie était ici, dans ces champs, ces terres où leurs maris travaillaient et où elles élevaient leurs enfants. Elles m’enviaient d’avoir autant de richesses, mais moi, j’aurais voulu avoir leur liberté et ne plus devoir réfléchir avant de faire un pas. Les conventions de la cour n’avaient plus de valeur ici. Ma coupe et mes robes satinées n’auraient aucune rivale au bal, ni de courtisans à séduire, ni de roi avec qui danser.

D’un coup, je quittai la table et tendit la main à Clara qui se leva, surprise. Je posai ma main au bas de son dos, et serrai fermement sa petite main vers le haut.

-         Que faites-vous ?! s’étonne-t-elle avec stupeur.

-         Je vais vous faire votre première leçon de danse ! m’exclamais-je avec entrain. Poser votre autre main sur mon épaule.

 

Elle obéit.

-         Maintenant, imaginez-vous frôler le sol, dis-je en commençant à la conduire. Vous flottez telle une plume que le vent menace d’emporter au loin ; L’homme qui se trouve en face de vous, vous guide à travers la salle de convives. La musique vous entraîne et vous fait tourner la tête. Gardez le menton haut, fixez mes yeux. Cet homme veut voir votre visage, vos belles tâches de rousseur et vos boucles valsées au rythme de ses pas.

 

Clara rayonnait et souriait tandis que je créais, dans cette modeste pièce, un bal masqué où l’assemblée danserait la Pavane autour d’elle. Ses fossettes suivirent son sourire tandis qu’elle fermait les yeux. Nous écartâmes d’un pas, puis nous fîmes une profonde révérence à l’une et à l’autre. Son visage illuminé, elle me lança un regard plein de reconnaissance pour ce moment d’évasion dont elle avait profité.

 Les deux autres femmes applaudirent, tandis que je leur dis en riant :

-         La prochaine fois ce sera à vous…

-         Maria, se présente la femme brune.

-         Ce sera à vous Maria la prochaine fois, répétais-je. Mais attention, vous avez une redoutable rivale que je viens de découvrir aujourd’hui…

 

Elles éclatèrent de rire tandis que je me rasseyais à leur table. C’est alors que nos rires cessèrent lorsque Clara s’exclama :

-         Tiens... Bonjour Ewan et Thomas !

 

Mon visage se crispa. Je levai la tête pour voir les deux jeunes hommes visiblement surpris devant notre moment de distraction. Je compris alors que nous les avions eu comme spectateur. Ewan était debout à l’entrée, près de Thomas qui ne laissait dépassé que sa tête à travers la porte.

-         M’avez-vous vu danser ?! Demande fièrement Clara. Madame Carey m’a appris quelque pas et pense que je suis digne de la cour. Bientôt, je serais une belle princesse moi aussi…

-         Voyez-vous ça ? rit Thomas. Je crois qu’il te faudra encore quelques cours avant de surpasser ton professeur.

-         Détrompez-vous, dis-je en lui avec assurance. Clara est une bonne élève et pourrait facilement connaître toutes les danses de la cour.

-         Vous ne devriez pas lui donner de faux espoir, soupira Ewan sèchement.

-         Et vous ne devriez pas lui empêcher d’en avoir, répondis-je sur un ton égal.

-         Ewan a raison madame, ajoute la vieille femme en s’essuyant les mains sur son tablier. Nous les femmes de campagnes sommes destinés à rester ici et ne connaîtrons jamais la vie de Château.

-         Ne faites-vous donc jamais de fête ? demandais-je surprise.

-         Nous travaillons surtout, reprend Ewan.

-         Eh bien, que diriez-vous d’un bal dans la cour, Dimanche ? proposais-je.

-         Dimanche ?! s’étonne Maria. Mais nous avons beaucoup de travail et Mr. Howard…

-         Mr. Howard ne dira rien, la rassurais-je. Il partira demain. De plus, j’en prends l’entière responsabilité.

-         Mais nous n’avons pas de robes à nous mettre, soupire Clara, déçue.

-         Je vous prêterais les miennes ! Elles vous iront à ravir. Que l’on prépare un grand buffet pour l’occasion, où chaque paysan amènera un plat…Qu’en dites-vous ?

-         Ma foi, cela peut-être agréable, remarque Thomas.

-         Oh oui ! Faisons-le ! s’écrie Clara en applaudissant.

-         Pourquoi pas ? demande la vieille Henriette. Cela fait longtemps que nous n’avons pas eu de fêtes comme celle-ci…

-         Et toi, Ewan, qu’en penses-tu ? interroge son ami.

-         Je n’en vois pas l’intérêt, dit-il haineusement. Il y a du travail qui doit être fait et…

-         Oh Ewan ! supplie Clara en faisant une petite moue, dis oui !

 

Le jeune homme, sous le regard insistant des occupants de la salle, leva les yeux au ciel et approuva ma proposition. Je crois que pour la première fois, je me sentis forte, capable d’organiser des distractions à ces paysans, mais surtout, me sentir utile et acceptée de tous.

 

 

Il nous fallu moins d’une semaine pour transformer la cour en une merveilleuse bâtisse de rêve, sur le point d’accueillir les plus grands célèbres convives de tous l’Angleterre et, à mes heures perdues, j’avais l’impression d’être la Reine de ma propre cour.

-         La cour d’Hever ! L’avait baptisé Clara alors que nous mettions fin à l’ouvrage.

 

Plusieurs tables rejointes formaient un « U », nappés de soie blanche de ma confection avec Clara. Un tas de bois, encerclé de pierres froides, était posé face à la table centrale où le Roi serait assis à la cour de Londres si nous assistions à un bal de la royauté.  Maria tenait à garder le secret du dîner et, malgré les rumeurs et la malicieuse Clara, le secret restait entier. Je dois dire que cela m’amusait de faire connaître à ces villageois qui travaillaient jour et nuit,  un peu de plaisir et de frivolité dans ces petits bois de campagne.

-         Ca sera magnifique, souffla Clara en un murmure pour que le rêve ne se brise, aussi fragile qu’il puisse être.

-         Oui, répondis-je tout en imaginant les flammes du feu s’élever au-dessus de nos têtes. Et tu en seras la princesse, Clara.

-         C’est vrai ?! s’étonna-t-elle, le visage s’illuminant de joie.

 

Ce que la joie de la jeunesse peut la faire briller comme une étoile. Clara était une de ses fleurs magnifiques noyées dans un champ de blé qui ne se distinguait pas leur beauté. Cette beauté favorisée par les éclats de l’aube. Un instant, je regrettais qu’elle ne soit pas à la cour et qu’un tel visage reste au milieu de ronce, mais bien vite, je compris que c’était cette liberté des prés qui la rendait exceptionnelle. Une rareté qui serait noyée à la cour, tâchée par la fourberie, l’hypocrisie et la luxure, renfermées dans les murs du château. Clara me fixait avec des yeux rêveurs :

-         Mme Carey ?

-         Oui ?

-         Est-ce que…enfin, un jour, pourrais-je vous escorter jusqu’ au château ? Je voudrais tant voir les dames d’atour de la reine et peut-être, en devenir une.

 

Je reste bouche bée devant la confession de l’adolescente. Derrière moi, Ewan apparut sans que je ne m’en rende compte et s’approcha doucement. Clara fixait alors mes lèvres avec intensité :

-         Clara, dis-je en lui prenant la joue dans la paume de ma main. La cour peut paraître belle à première vue et rien ne t’empêche de songer à celle-ci. Elle souri. Mais…N’enviez pas les princesses autres dames de rang, elles cachent de bien lourds secrets que même le venin ne pourrait s’y mesurer. La cour, malgré ses allures, est bien différente de ce que l’on pense…

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