Anne

Anne

 

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-         Anne…

 

Il aura fallu deux ans, quatre mois et deux jours. Il aura fallu les pleurs d’un homme, la solitude d’un être, la folie d’un cœur brisé et la persécution dont j’ai été victime. Il aura fallu mon âme.

Je ne sais pas vraiment si je dois commencer par parler de toi, de moi, de nous, de toi vivante, de toi morte et, enfin, de moi seul. Mais, tu aurais voulu que l’on aille à l’essentiel, toi qui détestais tant les détails, trépignant d’impatience avec ton sourire d’ange, rien qu’à l’idée de connaître le fond des choses.

Jeudi. C’était un jeudi, ta plus longue journée, je crois ? Tu te levais à pas de loup en croyant que je ne sentirais pas la froideur s’emparer du lit en ton absence. Le froissement de la couverture que tu veillais à remettre derrière ton passage, avant d’entrer dans la salle de bain où l’eau chaude embuée le miroir sur lequel tu inscrivais « je t’aime » avec amusement et fantaisie. Puis, parfois d’un œil demi-clos, parfois non, je te voyais dévoiler ton corps unique pour enfiler ta tenue choisie à la va-vite. Tu savais, n’est-ce pas ? Je te regardais parfois, mais ces fois-là, tu le savais ? Et puis, un peu plus tard, je te retrouvais dans la cuisine, buvant un simple café en hâte avant de prendre ta sacoche. Tu t’arrêtais toujours en me voyant apparaître dans la pièce, portant ton regard couleur olive sur moi. Alors tu me lançais une boutade sur le paresseux que j’étais, à m’attarder au lit alors que tu t’apprêtais à partir. Et puis, ce réflexe de regarder ta montre, ce signe qui signifiait que le temps m’enlèverait à toi dans un instant…Si j’avais su que ce jour-là, il t’enlèverait plus longtemps, qui sait ? J’aurais pu te retenir, mais on ignore ces évènements impromptus que l’on appelle « la vie ». Un baiser furtif de tes lèvres et, cette fois-ci encore, tu étais partie.  Comme ces choses, ces gestes  simples me manquent ; j’envie cette routine qui m’ait inconnu aujourd’hui. Anne. Anne dis-moi, dis-moi si tout aurait pu être différent, si tu ne te serais pas entêtée à prendre le taxi au lieu de la voiture ; si tu aurais pu éviter de mettre ta vie entre les mains d’un conducteur dont je maudis l’existence et dont la mort tragique me console…Dis-moi, Anne, si tu aurais pu ne pas réapparaître en sang après cet accident, le visage défiguré dont je garde le souvenir.

Dis-moi, si tu aurais pu ne pas mourir.

Un instant. Et soudain, tu n’es plus là. Ni sur papier administratif, ni dans mes bras, ton corps serré contre le mien. Cela dura deux ans, ce silence morbide et infect de ton absence. Je me mets à croire l’au-delà, à jouer au dévot, puis je bois, m’isole, me banni de ce monde qui t’a enlevé à moi. Le travail, la famille, les amis…tout cela n’a plus d’importance, de sens, et bientôt, ni même d’écho. Alors je ne vis plus. Je ne fais que respirer par dépit. Je passe mes journées à maudire ce membre bruyant et violent dans ma poitrine, qui s’obstine à me tenir en vie. Je ne fais que ça : maudire. Maudire, et encore maudire. La haine s’empare de moi : elle devient mon eau, mon pain, mon sang. La haine du monde me consume, comme un cadavre calciné par ses illusions de junkie. J’oublie la nuit, puis le jour, puis les mots, et enfin ma voix. Ton souvenir ne fait que me percer en d’immenses regrets et ravive mes forces haineuses qui me laissent mourir de faim. Je crois qu’on a essayé de me parler, de frapper à ma porte pour savoir si j’existais encore. Mais je n’ai jamais répondu. Après tout, quelqu’un m’avait-il répondu quand j’avais demandé, crié, hurlé pourquoi tu n’étais plus là ? Quelqu’un l’avait-il fait ? Quoiqu’on en dise, la conscience d’un homme reste égoïste quand il s’agit d’amour. Oui, Anne, c’est vrai, je t’ai haï de m’avoir laissé là, seule. D’avoir fait comme si c’était un jour comme les autres alors que tu allais disparaître. Mais la haine n’est-elle pas en sein, déraisonné et déraisonnable ?  Je n’en sais rien. Je n’en savais rien du moins…

-         Julien, réveilles-toi.

 

Je n’avais plus conscience du temps, même plus la force de reconnaître ta voix…

-         Julien !

 

C’est là que je réalisai mon piteux état : mes membres squelettiques, mon odeur nauséabonde et les résidus que mon estomac affamé avait rejeté sur le lit. Des emballages de nourriture étaient éparpillés, un peu partout aux quatre coins de la pièce. Beaucoup de bouteilles, et peu d’espoir. Et, au milieu de tout ça : toi. Toi, comme je ne voulais pas le voir, avec ses éclats de verre sur le visage, le sang s’écoulant de tes plaies crâniennes, la peau écorchée d’un martyr et ces bleus sombres qui prenaient possession un peu partout de ton corps. Je t’ai aimé belle dans l’aube, belle dans l’âme et tu me reviens laide dans la souffrance.

-         Va…t-en.

 

J’avais parlé. C’était un murmure pathétique, illustrant la déchéance à laquelle je m’en étais remise. Tu as fait un pas vers moi, puis un autre, alors que tes genoux menaçaient de céder. Subitement, je me suis recroquevillé sur notre lit que je n’avais pas quitté, et d’où ton parfum s’échappait pour m’abandonner. Mais, à cet instant, la fragrance de la mort était ton seul parfum.

-         Laisses-moi, gémis-je. Va t-en.

-         Non, Julien.

-         …Pourquoi ? Pourquoi reviens-tu ainsi ?

 

Elle s’accroupit à quelques centimètres de moi. Je fermai les yeux, tremblant de peur devant toi, toi que j’avais aimé et pour qui j’aurais tué rien pour effleurer tes lèvres. Je sentis une main fragile caresser mes cheveux, laissant mes boucles s’enfiler autour de tes doigts. Ce qu’elle était glacée, cette main si douce habituellement. Tu étais si…vide. Qu’étais-tu devenue ?

-         Je suis ainsi Julien, car je ne suis que l’image de ce que tu es devenu à présent.

 

Ces mots. Ces uniques mots ont résonnés en moi comme un fléau dévastant toute l’amertume que j’avais en moi, et cette femme haineuse qui m’avait noyé l’esprit. Mes yeux s’embuèrent de larmes et, derrière cette vue maintenant voilée, je crus te percevoir à nouveau. Anne, tu étais si belle derrière ces larmes oubliées, ces larmes me ramenant à la vie. ! Si tu avais vu derrière mes yeux ! Alors, je me suis souvenu. Ces choses sans importance m’ont semblé indispensables, et ces plaisirs ignorés m’ont manqué. Néanmoins, il y avait toujours ça Anne, cette absence.

-         Reviens, soufflai-je d’une voix étouffée par mes pleurs. S’il te plaît.

-         Mais je suis là Julien, je ne te quitte pas. Dans ce lit, dans cette chambre, entre tes bras…je suis là.

-         Oui…Anne…

 

 

    Il aura fallu deux ans, quatre mois et deux jours. Il aura fallu les pleurs d’un homme, la solitude d’un être, la folie d’un cœur brisé et la persécution dont j’ai été victime. Il aura fallu mon âme, Anne, pour que tu viennes me chercher et t’aimer à nouveau.

 


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