Studio 6: Episode 4

Tout était calme, limpide…

J’en oubliais tout : l’inconnu à la porte, le froid sur mes jambes, mes larmes de honte ; tout semblait lointain comme un mauvais rêve. Je m’éveillais lentement, et reconnus une douce mélodie de cordes pincées avec agilité et finesse, un doigté de virtuose. J’ouvris les yeux et me redressai, un homme noir jouait de la guitare en face de moi. Il avait la peau lisse, une barbe noire rêche, et des lunettes à la monture noire et rectangulaire. Ses tresses descendaient jusqu’au bas de sa nuque, perlées de couleurs rasta. Il était assis en tailleur, les yeux fermés, lorsqu’il s’arrêta et vit que je m’étais réveillé.

-         Excuses-moi, me dit-il en souriant. Eneko ne se réveille jamais quand je joue, je suppose que ton sommeil doit être plus léger que le sien.

 

Je restai muette. Il déposa l’instrument au bord du siège avec délicatesse et se para d’une casquette noire.

-         Je m’appelle Sullivan, mais tu peux m’appeler « Kay ». Et toi, c’est comment ? 

-         Je… Je m’appelle…

-         Eddie.

 

Tous deux, nous tournâmes la tête, et vîmes l’homme d’hier soir. Quand j’y repense, j’ai encore son image en tête : Je baissai les yeux, interdite. Il s’assit à côté de moi, et posa sa main sur mon épaule.

-         Ici, personne ne donne son vrai nom. Pas vrai, Kay ?

 

Il ne répondit pas et quitta la pièce sans un regard. Je me raidis, intimidée par l’attitude du guitariste.

-         Excuses-le, il est assez susceptible, me rassura-t-il d’une voix suave. Alors, as-tu bien dormi ?

 

J’opinai et le fixai du coin de l’œil. C’était un homme brun avec des cheveux mi-longs fraîchement gominés, il avait de grands yeux en amande, noirs eux aussi, et une peau très pâle avec un grain de beauté sur la joue gauche. Il sentait la cigarette et la citronnelle, ses lèvres pleines et sa mâchoire peu effilée… Je le trouvais hypnotisant, et chacune de ses paroles avait le goût de lait.

-         Qu’est-ce qu’une fille aussi timide que toi vient faire ici ?

-         Je vais vous répondre, dis-je, mais d’abord… Pourquoi tu as dit à Su… à Kay, que je m’appelai Eddie.

-         Personne ne donne son vrai nom ici, c’est préférable pour la suite, éluda-t-il.

-         La suite ?

 

Il sourit et continua :   

-         Ca dépendra du motif de ta venue, et maintenant réponds-moi : qu’est-ce qui t’amène ici, dans le Queens ?

-         Je…

 

Je fouillai dans la poche de mon manteau et en sortis le petit bout de papier comportant l’adresse, avec une photo de mon frère.

-         Je cherche mon frère, lui expliquai-je en les lui montrant, Thomas.

 

Son sourire s’estompa et ses sourcils se froncèrent, il détourna les yeux, sortit un zippo  de sa poche et s’alluma une cigarette noire. Je me raidis, craignant d’avoir réveillé de mauvais souvenir à cet inconnu.

-         Je ne savais pas qu’il avait une sœur, songea-t-il, amer. Si j’avais su, je…

 

Il reporta son regard sur moi, et se tut. Je le dévisageai intensément.

-         Peu importe, déclara-t-il.

-         Thomas est venu passer un séjour à New York, puis il est revenu à la maison et maintenant je ne sais pas où il est.

-         Désolé, fit-il en se levant, mais je ne peux rien faire pour toi.

-         C’est lui qui m’a donné cette adresse ! protestai-je en la lui mettant sous le nez. Il a dit que je le trouverais ici.

 

Il soupira et, se dirigeant vers la porte, ajouta :

-         Ecoutes, je ne te mens pas quand je te dis que je ne sais pas où est Thomas, et même si je le savais, je crois qu’il serait mieux que tu oublies ton frère. Ce qui s’est passé ici, avec lui, ne te concerne pas…

-         C’est mon frère ! hurlai-je. Ecoutez, je suis sûre que s’il savait que je le cherchais, il vous expliquerait que…

-         N’insiste pas.

-         Mais pourquoi ?! Pourquoi vous ne voulez pas m’aider ?

-         Tu n’as aucune idée de ce qui se passe ici. Si Thomas s’est éloigné de toi, c’est que ce qu’il a vécu ici ne lui permet pas de reprendre une vie dite normale. Sincèrement, tu ferais mieux de rentrer chez toi, retrouver ta famille et, vu ton âge, continuer tes études. Moi, je ne peux rien faire pour toi.

 

Il me tourna le dos. Je bouillonnai les poings serrés, la gorge obstruée par une boule incandescente, et les larmes voilant ma vue. Non, non, je n’étais pas venue pour rien. Il ne pouvait pas me dire que rien ne s’était passé, il ne pouvait pas me dire de rentrer chez moi. Il ne pouvait pas m’empêcher de retrouver Thomas. Alors qu’il s’apprêtait à retourner dans sa chambre, je répondis sèchement :

-         Je serais prête à faire n’importe quoi, du moment que vous m’aidiez à retrouver mon frère.

-         N’importe quoi ? demanda une autre voix.

 

L’inconnu et moi remarquâmes alors un jeune homme adossé au mur, vêtu seulement d’un long paréo bleu marine autour de la taille. Il ébouriffa sa tignasse hérissé et me dévisagea avec dédain. Puis il esquissa un sourire narquois et s’adressa au brun qui était en face de lui :

-         Elle est aussi laide que son frère, Sky …

 

 

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