Studio 6: Episode 3

 

Lorsque je suis arrivée à mon hôtel, situé dans le Queens, je me voyais à la place de Thomas, retraçant son périple. Ne devait-il pas vivre sur Manhattan dans la location que papa et maman lui avaient payée ? Il ne devait pas se trouver ici, dans le Queens. Peut-être était-il venu voir un ami ? Peut-être avait-il une relation avec une femme vivant dans ce quartier ? Cela m’intriguait.  A peine découvrais-je ma chambre, que je songeais à partir, à aller à cette adresse qui renfermait tant de secrets, tant de moments dont j’ignorais l’existence et qui était le seul lien que j’avais avec mon frère. Aussi, je ne compte plus le nombre de fois où je me suis interrogée sur cette fascination incroyable pour ce bout de papier : c’était un présent, c’était une route tracée dans le sable et dont je craignais la disparition sous le vent. Aujourd’hui, je ne voyais que de fines empreintes et me lançai à sa recherche. Mais était-ce vraiment pour lui ? Ceci étant fait, qu’allais-je faire ensuite ? J’avais peur de réaliser que ma vie, jusqu’ici, n’avait que pour unique but de le retrouver, et, quelque part, l’hypothèse que ce périple ne soit pas fructueux me rassurait : j’allais continuer à chercher, encore et encore, me fixant un but inatteignable, lointain.

 

 

-          J’ai presque fini !

-          Je te signale qu’on est déjà en retard.

-          Encore un moment, me plaignis-je. Je n’arrive plus à te suivre maintenant, tu es parti à New York pour un marathon, ou quoi ?

-          Ne tardes pas trop, rit-il.

 

 Vingt trois heures trente-huit. Je me réveillai dans le noir complet, et me redressai lentement, ma main sur le bas du ventre. Je regardai ma valise sur la table du fond, et mon manteau. Le bruit de la rue s’était une nouvelle fois éteint. Je rallumai la lumière, exténuée par ses nuits écourtées et but mon verre d’eau. Sous le verre, se trouvait l’adresse. Je ne tenais plus.

Tant pis.

 

 

«  Tu es malade, ma fille » me répétai-je en avançant dans le couloir de l’immeuble. Je cherchai le numéro que m’avait indiqué Thomas, déambulant aux milieux de ces portes endormies. La peinture des murs étaient un peu écaillée, le sol était sale et les lumières, faiblardes. C’était un immeuble assez vétuste, où flottait une odeur de désinfectant, d’urine, et parfois d’huiles de fritures – certainement dû au restaurant d’en bas. Je croyais m’être trompée et songeais à faire demi-tour, lorsque j’arrivais enfin devant le numéro « 6 ». C’était donc là, ici, que je devais, ou rêvais de me rendre depuis tout ce temps. La désillusion était trop grande pour que je me permette d’y accorder de l’importance ; il y avait autre chose à faire. Instinctivement, j’y collai mon oreille, l’œil de bœuf au-dessus de ma tête : plusieurs voix d’hommes s’entremêlaient, un bruit de télé restée allumée, la sonnerie d’un micro-ondes, et puis plus rien. Où étais-je tombée ?! Je commençai à ressentir le goût d’une déception atroce et d’un ridicule herculéen. C’était donc ça, la « révélation » ? Un groupe de potes alcoolos devant un match de foot et un plateau télé ? Je me sentis fondre, fondre de honte d’avoir cru à une épopée magique, à un secret introuvable et dont j’aurais été le maître, quelque chose de différent, qui m’éviterait d’être cette petite fille d’Atlanta. Mais voyant les faits, je ne pus que me résoudre à cette idée. Les larmes me montèrent aux yeux, autant d’épuisement que de déception, et je m’écroulai sur mes genoux, dépitée. J’étais stupide, stupide ! Comment j’avais pu croire une seconde que… ? Ah ! Ce que j’étais bête ! J’aurais mérité de me jeter d’un…

- Eh bien ?

 

Je sursautai au son d’une voix grave qui m’était familière et si douce. Je levai la tête timidement et reconnus l’homme m’ayant offert un taxi.

-          Qui c’est ? s’écria une voix derrière son dos.

-          Ma petite protégée, répondit l’homme en me souriant.

 

Il me tendit la main, je la pris et me relevai sur mes deux jambes frigorifiées. Je n’avais fait qu’enfiler mon manteau sur ma chemise de nuit et mis mes chaussures. Je commençai à sentir mes membres s’engourdir et, vraisemblablement, l’inconnu souriant le comprit et m’invita à rentrer, sans poser de questions. J’étais épuisée et menaçais de m’effondrer sur lui. Il m’amena au salon où je ne vis personne. Ce qu’il sentait bon, ce qu’il était frais et tendre ! J’aurais pu m’endormir sur lui. Moi, j’avais la peau glacée. Il m’installa sur le canapé où je m’allongeai, mes yeux se voilant d’un sommeil attendu. Mon sauveur eut le temps de me demander :

-          Comment tu t’appelles ?

 

Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai fermé les yeux.

 

 

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