Studio 6: épisode 2

 

-          Comment c’était New York ?

 

Je marchais en équilibre sur le muret humide, le ciel gris au-dessus de nos têtes en ce début d’automne. Thomas fumait une cigarette, le regard évasif, et le visage défait. Je m’assis à califourchon. Le vent faisait frémir ses mèches épineuses au-dessus de ses iris, comme des rideaux effilés qui ne voudraient dévoilés un lourd secret. Il tourna la tête vers moi, prenant conscience de mon existence. Puis il sourit. J’étais la seule chose qui méritait que ses fossettes apparaissent en cette saison plaintive.

-          Différent, souffla-t-il dans l’air du secret.

-          Tu as rencontré des gens là-bas ? Des amis ? Je veux tout savoir, Tom !

 

Oui, je voulais tout savoir. Pourquoi il était parti ? Pourquoi il n’était plus le même ? Pourquoi il ne me racontait rien de ce qui s’était passé ? Pourquoi Thomas, tu m’as laissé seule ? Thomas, pourquoi tu m’as abandonné ? Je me remémorai chaque nuit, les derniers jours où il était là. Et quand la fille d’il ya quatre ans rencontrait celle de maintenant, elle n’arrivait pas à lui dire ses pensées. Elle n’avait plus de voix pour lui demander où il était parti, pour lui demander ce qu’il était devenu. Allais-je me réveiller en sueur, ma chemise de nuit collée à ma peau, la respiration saccadée ? Lorsque je rêvais de mon frère, cela prenait des allures de cauchemars inavouables et sans aucun sens. Et, comme chaque nuit dans mes rêves, il ricanait légèrement, et concluait :

-          Allez, rentrons.

 

 

Je rouvris les yeux péniblement, et constatai à nouveau que mon frère m’avait ramené sur le chemin de sa perdition. Il était neuf heures, j’étais dans la salle d’attente, prête à embarquer. Les dernières photos de lui avaient glissées de mes mains, elles gisaient sur le sol. Je les ramassai une par une, et m’imaginai les brandir devant des inconnus afin de le retrouver. Une voix phonique retentit, des passagers se levèrent et je compris qu’il s’agissait de mon vol. Je me levai, me mis dans la file…

-          Tu as changé Thomas.

-          Est-ce vraiment un mal ?m’avait-il répondu en souriant timidement.

-          Mademoiselle, fit l’hôtesse, votre billet.

-          Hein ? Ah oui, pardon.

-          Merci, nous vous souhaitons un agréable voyage.

 

C’était étrange de savoir qu’il avait été là, à ma place, probablement insouciant de ce qui l’attendait. Qui aurait cru que j’allais, plusieurs années plus tard, suivre à nouveau ses pas afin de chasser les rêves troubles qu’il m’avait laissés ?

 

 

New York est une ville qui nous rend extatique.

Nous la regardons danser dans une fureur hurlante de frénésie, avec ses trafics, ses habitants nés dans ses entrailles, affluant les rues, les magasins, les monuments, les gratte-ciels. On se fait constamment retourner par l’un de ses courants d’airs, par ses vagues défrayant toute rationalité. Il n’y avait pas de place pour le calme, pas de place pour ceux qui ne connaissaient pas le rythme aussi répétitif, soit-il. Enfin, seulement quand on reste comme moi, plantée là sur un trottoir en espérant que parmi la horde de lions new-yorkais, un taxi vous remarque. J’avais une valise et un sac bandoulière assez lourd pour contenir tout le continent, et bientôt, je dus me résoudre à mettre ma timidité de côté. Je suis de ces gens qui se réveillent au stade du « ras-le-bol suprême », voyez-vous…

-          TAXI ! hurlai-je de toutes mes forces après en avoir héler timidement une vingtaine auparavant.

 

Un homme d’affaire qui se trouvait à côté de moi, sursauta et, après un regard estomaqué, me lança un sourire complice. Je rougis et faillis manquer le taxi qui venait de s’arrêter. Une femme s’y précipita mais l’homme souriant l’en empêcha, échangeant quelques paroles acides avant de m’ouvrir gentiment la portière. Il me fallut un moment pour comprendre qu’il s’agissait d’un geste galant, et m’engouffrai dans le véhicule. Je lui proposais de venir avec moi mais il déclina et me gratifia d’un nouveau sourire en disant : « Bienvenue à New-York ».

C’était la première, mais pas la dernière fois, que je le voyais.

 

 

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